mercredi 7 juillet 2010

B3. COMBIEN ? (07.07.2010, Jaipur).


COMBIEN ?



How much ?
A force de poser cette question comme préalable aux échanges entre humains, le commerce devient la référence suprême.
Vendeurs et clients s'accordent sur l'essentiel.
Existe-t-il d'autres réalités ?

How much ?
Nos besoins nous y poussent.
Que sommes-nous, nous qui devons manger, boire et dormir chaque jour ?

Le règne du quantitatif se porte à merveille.
Si un Indien apprend que je viens de France :
How much , mon billet d'avion ?
Et mon salaire de professeur :
How much ?
Ai-je des enfants, et si oui : combien ?

On ne m'a jamais interrogé sur le nombre de mes femmes.
Mêmes
les musulmans, obsédés par le harem, comme bon nombre des mâles de cette espèce dite humaine.
Silence sur le nombre de femmes !


Et le qualitatif, s'interroge le voyageur ?
Peut-on mettre l'amour en équations ?
Écrire, est-ce seulement compter le nombre de pages alignées dans la journée ?
Et, cher lecteur, qu'est-ce que lire ?


Lionel Bonhouvrier

mardi 6 juillet 2010

B2. L'HELICOPTERE de JAIPUR (07.07.2010).


L'HÉLICOPTÈRE de JAIPUR



Je m'habitue lentement à Jaipur.
Dès les premières heures, on est pris à la gorge par la chaleur de juillet, le chaos de la circulation, la pollution, l'agressivité des chasseurs de touristes...

- "Hello, sir ! A rickshaw, sir ?"
Pour la centième fois de la matinée, un pirate de
Jaipur tente un assaut.
J'ignore celui-ci, comme ses collègues en abordage.
En général, c'est efficace.

Mais la ténacité endiable ce frelon.
- "Only 20 roupies per hour, sir !"
Ce prix n'est qu'une accroche.
Si le client fait mine de s'intéresser, il est ferré, soumis à un baratin implacable. Englué dans ce piège verbal, il peut difficilement se dérober.
Le conducteur ne respectera pas ce prix. Sans compter d'autres inconvenues...

Je ne le regarde pas, traverse une esplanade près du
City Palace, que je viens de visiter.
- "Sir ! Only 20 roupies ! I`am a helicopter, only for you !"
Je parviens à ne pas éclater de rire. Ce forban est dangereux.

Essayons quelques techniques éprouvées.
Je traverse la rue pour marcher du côté opposé.
Je recommence plusieurs fois.
Mais l'hélicoptère m'imite, se maintient à ma hauteur et continue sa logorrhée...
- "It's not the good direction, sir ! I can help you ! You need my helicopter !"
Les rues du quartier sont trop étroites.
Pour semer un véhicule, une large route est nécessaire.
L'idéal étant deux rues à sens unique, séparées par une barrière centrale.
Le chasseur doit renoncer alors à son sport favori.

Par chance, j'entre dans un temple de
Devi.
Sous un portique, une dizaine de personnes assistent au sermon d'un prédicateur, accompagné de temps en temps par deux musiciens.
Je m'assieds contre un pilier, ferme les yeux, me repose un quart d'heure.

Je ne pense plus au
rickshaw wallah, mais aux endroits où j'aimerai errer vers le nord, quand j'entends :
- Hello, sir ! And your helicopter ? I can show you every thing in Jaipur !"Quelle sangsue !
La légitime défense s'impose...
Laissons-lui une dernière chance avant de riposter.

Continuant à l'ignorer je marche tranquillement, change de trottoirs brusquement, traverse des lieux encombrés.
Intarissable, il me tanne avec ses "20 roupies de l'heure".
Il ne tient aucun compte de mes avertissements non verbaux, mais très clairs.

Ma colère, qui s'est lentement
accumulée, explose soudain.
Je me tourne vers lui, lui parle pour la première fois :
- Go away ! I'am fed up with you ! Good bye !"
C'est un
grand-père à moustaches de vélocypédiste, habillé à la rajasthanie.
Avec un bon visage de bandit du désert de Thar.
Mais il s'enferre dans ses arguments à répétition. Difficile d'être plus obtus.
Réveillons sa psychologie...

Je m'approche, le menace du poing :
- "Let me immediatly ! Go away ! Or I will hurt you !"
Un passant s'est arrêté pour jouir du spectacle.
Cette fois,
l'hélicoptère a compris. Sans un mot, il rebrousse chemin.
Je fais un geste de soulagement au passant, qui sourit d'un air entendu.

Lionel Bonhouvrier.

B1. La BALANCOIRE (Jaipur, 07.07.2010).


LA BALANÇOIRE

(JAIPUR)




Que se passe-t-il ?
Je viens à peine de m'endormir.
Quelle chaleur ! Une panne de courant...
Quel silence de bunker. Impressionnant.

Peu à peu, j'entends remuer dans l'hôtel.
Quelle heure est-il ? 23h30 environ.
La chaleur écrase.
Immobile, le ventilateur me conseille de prendre l'air.

Je me lève.
Muni d'une torche, je grimpe les escaliers jusqu'au toit-terrasse.
Des bouffées d'air frais me soulagent.
Le sol reste humide des pluies de la soirée.
Sous le ciel, l'obscurité s'éclaircit.

Personne.

Sans réfléchir, je m'assieds sur la balançoire.
Propulsion.
Le balancement rafraîchit.
Je savoure ce bercement concave.
Une panne d'électricité m'a conduit sur cette balançoire.
Et l'enfance retrouve quelques marques dans les méandres de la mémoire.


Sur le toit d'un immeuble en face, deux silhouettes bougent.
Elles s'installent à l'air libre, hésitent, puis disparaissent.

Je dormirai bien sur la terrasse.
J'aurais besoin d'un tapis de sol ou d'une couverture.
Dommage.

Pour l'instant, comme notre planète, je me balance.
Les étoiles se meuvent, les planètes en orbite se gavent d'espace.
Les ventilateurs du quartier, figés, attendent l'impulsion.
La balançoire embrasse l'air nocturne, fait chavirer mon coeur autour de ses points fixes.
Moteur immobile.


Lionel Bonhouvrier.

A. On BAZARDE MAIN BAZAR ! (Delhi).


ON BAZARDE MAIN BAZAR !

Paharganj, Delhi)





Mon avion atterrit à l'aéroport de Delhi vers 1 heure du matin.
A l'immigration, les queues de passagers s'éternisent.
Ensuite, j'attends longtemps l'apparition de mon sac à dos sur le tapis roulant du vol en provenance de Frankfurt.



A la sortie de l'aéroport, je grimpe dans le bus qui relie New Delhi.
Le chauffeur est d'humeur bavarde, je suis son premier passager.
Commentaires sur l'élimination rapide de l'équipe de France aux mondiaux de foot en Afrique du sud...



Le bus ne démarre que vers 2h30 et me dépose vers 3h10.
Où suis-je ? C'est chaque fois différent.
Et l'on dépose les gens de plus en plus loin de la gare ferroviaire de New Delhi...
Sans me préoccuper des rickshaws et autorikshaws qui me hèlent et veulent engager la conversation, je tente de me concentrer.
Où suis-je ?


Je marche dans la direction la plus probable.
Un autorikshaw crie que je me trompe. Il va me conduire où je veux, me trouver une chambre. Menteries et compagnies ! J'ai souvent subi leur fourberie.
Je marche entre des gravats, des flaques de boues, des chiens et des vaches allongés, des humains endormis, ou assis çà et là.

J'ai découragé mes poursuivants, rickshaws et taxis.
Un seul autorikshaw espère me berner à l'usure.
J'ignore ses manoeuvres et ses discours, en marchant vers ce qui me semble être la gare.



Dix minutes plus tard, je n'ai toujours pas trouvé de repère...
Deux policiers stationnent sur le trottoir.
Selon eux, j'approche de Connaugh Place.
Grâce
à mon plan, ils me montrent l'endroit où nous nous trouvons.
Pas du tout où je m'y attendais !

Le conducteur du bus m'a laissé trop loin au sud ouest de la gare de New Delhi...


Revigoré, je marche en cadence dans la bonne direction.
Dix minutes plus tard, je reconnais la gare de New Delhi.
Cette fois, je suis arrivé à Paharganj.

Au carrefour, je m'engage à droite dans Main Bazar.
Mais quelque chose ne va pas.
Tout est désert et lugubre.
D'accord, il est plus de 3h30 du matin, mais...

Soudain, je m'aperçois que des deux côtés de la rue, les maisons sont à moitié détruites !
Est-ce Main Bazar, ou Beyrouth de l'époque de la guerre civile ?
Les façades en loques se découpent dans l'obscurité.
Certains immeubles ont perdu plusieurs étages...

Toutes les boutiques ont fermé leurs rideaux métalliques.
Et beaucoup de panneaux et d'enseignes ont été retirés.

Mais deux ou trois repères me persuadent que je suis dans Main Bazar.



Grâce aux jeux du Commonwealth, les autorités ont décidé de rénover entièrement Main Bazar !
Ce quartier n'était plus digne d'une capitale ambitieuse.
D'où une juteuse opération immobilière. Les prix vont flamber...

Les hôtels bons marchés, qui disparaissaient peu à peu, vont être balayés.

Je passe dans trois hôtels, où l'on m'annonce le même tarif : 400 roupies la chambre.
Ce quartier est un chantier apocalyptique, mais les prix grimpent...
Dans l'hôtel suivant, je négocie pour 300 Rs.
A quatre heures du matin, j'ai besoin de dormir.


Lionel Bonhouvrier.